Réflexions autour d’une BD et d’un essai / Choix de vies face à l’effondrement / Flotter en beauté ou couler sans grâce?

J’ai volontairement inversé le titre de l’essai de Corinne Morel Darleux (« Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce ») pour le positiver et le mettre en relation avec l’expérience relatée dans la superbe BD « Damien, l’empreinte du vent », vécue par Gérard Jarnichon et Jérome Poncet dans les années 70. Corinne passe un long moment à évoquer Bernard Moitessier qui, 50 ans après son acte légendaire, reste toujours d’actualité quand aux choix personnels à faire dans le monde qui nous attend.

Cet homme a incarné par ses choix ce qu’évoque Corinne dans son essai : le refus de parvenir, le refus des injonctions sociales normées, nourrir un nouvel idéal, se ré-approprier ses propres choix, trouver des espaces d’autonomie.

Bernard Moitessier

La dignité du présent est faire ce qui nous semble juste, rester en accord avec ses convictions. Arrêter de cesser de nuire en posant des actes d’achat éthiques et en ayant une vie vraiment différente, la moins impactante possible sur l’environnement.

Bernard Moitessier avec son voiler Joshua ou Jérôme Poncet et Gérard Janichon à bord de Damien ont certes fait des choix qui semblaient extrêmes ou complètement décalés à leur époque, tout comme le discours de René Dumont et son légendaire verre d’eau plus que jamais et ô combien d’actualité, mais beaucoup de jeunes gens tracent aujourd’hui dans leur sillage avec cette « fin du monde » annoncée en vivant un présent d’éco-voyages et/ou de vie simple en décalage complet avec le monde normé et du coup « extrême » (avec le recul) de leurs parents (Boulot, crédit, métro, dodo, auto, week-end en avion à Petaouchnok…).

Encore des jeunes utopiques me direz vous qui reviendront dans le « droit chemin », tout comme leurs grands parents « soixanhuitards » devenus bobos conservateurs et grands consommateurs. Sauf que l’époque n’est plus du tout la même et que ce monde dit « moderne » qui a fait pousser du béton et des parkings est en train de s’effondrer à vitesse grand V avec la civilisation qui va avec. En tout cas un type de civilisation basée sur ce capitalisme extrême et sa production sans fin de biens matériels.

Du coup, une vie nomade avec des moyens simples reste une option possible et sera peut-être (qui sait?) un nouveau mode de vie, voire obligatoire pour survivre. Le « confort » actuel va t’il durer, rien n’est si sur. Il faudra sans doute s »adapter et vite. C’est ce qu’ont vécu les marins de « Damien » avec beaucoup d’incertitudes mais aussi et surtout énormément de satisfactions durant ces cinq années de découvertes permanentes.

L’aventure vécue par Jérôme Poncet et Gérard Janichon avec le voilier Damien est devenue référence, celle d’un voyage devenu légendaire et magnifiquement illustré par le dessinateur Vincent.

Alors copains d’école à Grenoble, ces deux là décident à 17 ans de consacrer leur jeunesse à courir le monde. Sans argent, ils se consacrent à fond à leur objectif, trouvent des moyens, de l’aide et se construisent un bateau avec un cap, celui de la liberté, la découverte, l’accomplissement, la voile aux extrêmes du globe, loin d’une petite mort annoncée et d’une vie programmée.

Inexpérimentés mais portés par leur idéal, ils quittent La Rochelle en mai 1969. Ils y reviendront en septembre 1973, après un voyage initiatique de plus de 55 000 milles. On les appellera « Les Défricheurs d’océans ». C’est que malgré son équipement précaire et son manque de confort, Damien accumule les grandes premières inédites : Arctique, remontée de l’Amazone à la rencontre des populations locales reculées, Cap Horn, Tropiques et trois saisons de suite dans les latitudes rugissantes du Grand Sud. Leur but est d’aborder le continent Antarctique, ce qui est fait en février 1973. Souvent malmené, chaviré, démâté, chahuté par les glaces et les coups du sort, Damien ne renonce jamais et son équipage tient bon. En dépassant les notions géographiques, les 2 jeunes marins ont apprivoisé les éléments turbulents; par l’amitié et la persévérance, ils ont su donner une dimension humaine inoubliable à leur périple. Classé monument historique et accessible au public, Damien a été refait à neuf en 2019. Fidèlement adaptée par Gérard Janichon, servie par la finesse des aquarelles de Vincent, cette odyssée maritime poétique et humaniste nous fait vivre des pages d’amitié profonde jusqu’à l’approche de la mort, et d’envoûtement avec l’Océan, le vent, la glace, la grande forêt amazonienne et le gré des rencontres humaines, éphémères et intenses.

Réflexions sur l’effondrement

Dans cet essai philosophique et littéraire rédigé à la première personne, la militante écosocialiste Corinne Morel Darleux questionne notre quotidien en convoquant le navigateur Bernard Moitessier, les lucioles de Pasolini ou Les Racines du ciel de Romain Gary. Elle propose un choix radical : refuser de parvenir et instaurer la dignité du présent pour endiguer le naufrage généralisé.

« Notre société déborde de trop-plein, obscène et obèse, sous le regard de ceux qui crèvent de faim. Elle est en train de s’effondrer sous son propre poids. Elle croule sous les tonnes de plaisirs manufacturés, les conteneurs chargés à ras bord, la lourde indifférence de foules télévisées et le béton des monuments aux morts. Et les derricks continuent à pomper, les banques à investir dans le pétrole, le gaz, le charbon. Le capital continue à chercher davantage de rentabilité. Le système productiviste à exploiter main-d’œuvre humaine et écosystèmes dans le même mouvement ravageur. Comment diable nous est venue l’idée d’aller puiser du pétrole sous terre pour le rejeter sous forme de plastique dans des océans qui en sont désormais confits ? D’assécher les sols qui pouvaient nous nourrir, pour alimenter nos voitures en carburant ? De couper les forêts qui nous faisaient respirer pour y planter de quoi remplir des pots de pâte à tartiner ? »

6 commentaires

  1. Une vie simple se profile et pas qu’à l’horizon, elle est déjà à portée de main (suffit de la tendre…) Merci pour cet article (bon tout le monde n’a pas le pied marin, mais j’ai appris des choses intéressantes et c’est bien d’apprendre je trouve), :-), bonne nuit

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      1. Mais comme on est toutes et tous sur le même bateau et qu’on ne peut jeter personne par-dessus bord (physiquement c’est impossible), je passe pour une em…….. qui réfute, refuse, argumente, ne fait pas comme si le bordel général était normal, considère que personne n’a la vérité et que nous devons avancer avec humilité… bon c’est sûr on perd des « amis » mais on gagne de l’espace 🙂 très bonne fin d’après-midi

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  2. Merci Alan de ne rien lâcher et de positiver. Toutes les publications sur ce sujet sont à faire lire. Ces livres semblent intéressants mais j’aimerais qu’ils rencontrent des lecteurs moins convaincus que moi. Le vidéo est bien également. On est pas encore coulés… Mais quel dommage de continuer avec les mêmes. C’est quand qu’on attaque en grand et collectivement les problèmes ?

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    1. Oui Alain, ne rien lâcher et en même temps lâcher prise pour ne pas couler psychologiquement Je crois en la réalité, celle que nous commençons à vivre concrètement . Jusqu’à présent beaucoup de gens étaient dans le déni par rapport au changement climatique. Aujourd’hui, c’est concret. Plus besoin de discours ou de convaincre. Ceux qui s’en foutent vont être contraint de changer par des mesures draconiennes prises par les régions où l’état. Le capitalisme, le consumérisme et l’agriculture intensive vont s’effondrer parce que tout simplement ce n’est pas durable ni vivable dans un avenir proche. De nouveaux mouvements, de nouvelles mesures et un nouveau système vont apparaître car il n’y aura plus le choix
      L’humain est ainsi. Il faut comme le petit chien qu’il ait le nez dans la m….pour comprendre.
      Quand à nous profitons de la nature, de la mer, de la montagne, apprécions nos frères et sœurs humains, de cette magnifique culture sur laquelle nous échangeons.
      A bientôt sur ton blog

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