Spirit & le Fugitif / E.8/ De Kingsgate Bay à Oosduinkerke

Nous quittons la plage de Cuckmere River aux premières lueurs de l’aube. Patti, aux commandes du Zodiac, me conduit vers mon fidèle compagnon. « Spirit » tire sur sa chaîne comme un loup de mer domestiqué qui veut retrouver sa liberté et son terrain de jeu sauvage. Je suis fier de lui. Il est vraiment élégant avec son étrave fine et son roof tendu. Un marin de l’organisation nous accueille à son bord. Il m’informe des travaux effectués sur le bateau par l’équipe en mon absence et me transmet les instructions techniques pour le nouvel alternateur d’arbre d’hélice réversible en moteur électrique d’appoint. Nous échangeons autour de nos mugs en acier émaillé, réconfortés par la chaleur d’un bon café. Patti et Neil me souhaitent bonne chance pour ma nouvelle mission en Belgique.

C’est l’heure de nous séparer. Je les remercie pour leur accueil , leur aide et nos échanges fructueux dans une chaleureuse étreinte. Je ne les quitte des yeux que lorsqu’ils ont mis le pied sur les galets de Cuckmere Beach. Un dernier signe de la main et cette double émotion faite d’adieux et de liberté retrouvée.

Je longe la côte en savourant le silence que procure cette nouvelle motorisation. Une légère brise de terre gonfle le spi et l’orgueil de « Spirit ». Nous quittons le Sussex pour le Kent, face au soleil levant et nous dirigeons vers Broadstairs, la pointe Sud-Est de l’Angleterre. J’approche de Eastbourne avec son amer immanquable qu’est le phare de Beachy Head. A cet instant, je suis rempli de gratitude envers la vie et la chance que j’ai de glisser sur cette immense liberté que me procurent le ciel et l’océan. Mes sens qui s’étaient éteints autrefois dans la cité ont retrouvé l’éveil et font de moi un être entier, en accord avec sa nature.

Après de longues heures à louvoyer près de cette côte d’infinies falaises blanches, j’arrive en fin de soirée aux Broadstairs. Je décide de passer la nuit à Kingsgate Bay.

Cabanes de plage à Stone Bay

La météo très favorable avec des vents faibles de Nord-Ouest me permet d’envisager de mouiller l’ancre en toute sérénité avec une vue imprenable sur le château et le soleil couchant.

Kingsgate est l’emplacement de Holland House construite entre 1762 et 1768 par Henry Fox, 1er baron Holland, à laquelle il accédait depuis la plage par une porte voûtée en pierre nommée à l’origine Barthelmas Gate et renommée plus tard Kings Gate.

Presque trois siècles me séparent de la construction de ce château. Ce 18e siècle fut aussi la première pierre posée pour l’enclosure Act et le démantèlement des communaux. L’ère industrielle qui suivra aura de sévères conséquences sur l’environnement et la vie sociale anglaise. Elle impactera, par la flotte royale et sa colonisation, le monde entier. Nos problèmes de climat ont commencé à cette époque.

Au 18e siècle, la Chambre des communes vote l’Enclosure Act qui met fin aux droits d’usage et démantèle les communaux. L’historienne Silvia Federici met en relation le mouvement des enclosures et la résistance des femmes à la suppression des communs avec la chasse aux sorcières, notant que les régions touchées par les enclosures ont souvent vu des procès importants pour sorcellerie par la suite.

Je repense aux humains qui ont vécu à cette époque et connu cette misère, écartés de leurs terres partagées par de vils propriétaires. Les descendants de ces paysans finirent à l’usine dans des conditions terribles ou l’enfance exploitée n’avait plus sa place et perdait sa joie de vivre. Charles Dickens, qui a fini sa vie dans le Kent, a décrit l’Angleterre industrielle du 19e et tenté par son roman Oliver Twist de redonner au monde ouvrier et à l’enfant leur vraie grandeur.

“Have a heart that never hardens, and a temper that never tires, and a touch that never hurts.” (« Avoir un cœur qui ne s’endurcit jamais, un tempérament qui ne se fatigue jamais et un toucher qui ne fait jamais mal. ») Charles Dickens.

Après une nuit calme, je quitte la pointe Sud-Est de l’Angleterre pour une nouvelle traversée en direction de la Belgique ou m’attend mon nouveau rendez-vous. Le traffic maritime est très dense dans ce secteur et je dois redoubler de vigilance, aidé par mon A.I.S.

La côte belge approche, avec ses plages et ses dunes magnifiques, « menacée » par les eaux ou plutôt par le résultat de cette révolution industrielle qui démarra au 19e et qui aujourd’hui inonde le marché, obscurcie le ciel et bientôt le littoral. La Belgique et les Pays- Bas sont des plats pays qui dès 2° de réchauffement global seront « envahis » par les eaux, à moins que ne soit par la stupidité de puissants industriels et leurs rêves de machines et de technologie. Nous en sommes aujourd’hui à environ 1.2°… et rien dans la vie des hommes ne change… Drogués par le matérialisme et la propagande publicitaire depuis 70 ans, il est trop tard pour l’ancienne génération. Leurs enfants et petits enfants vont devoir faire une sérieuse cure de désintox pour avoir encore une chance de survivre sur cette planète.

L’enjeu de la mission et de notre organisation citoyenne est de mettre fin collectivement à ce monde industriel et de renouer avec la nature des liens cordiaux et de coopération.

Je me dirige désormais vers Oostende, précisément à Oosduinkerke, ou l’on pêche encore la crevette… à cheval. Une importante et surprenante personne m’y attend…

©Alan Mabden, Dimanche 23 Février 2022 / Pigrai.com / la culture a du sens

Pêche à la crevette à cheval / Oosduinkerke

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