Luis Sepúlveda / L’Oasis asséché

Comme vous le savez maintenant, je suis un fervent défenseur de la lutte citoyenne au Chili et des artistes qui défendent cette cause là-bas. Aujourd’hui, je voudrais rendre un vibrant hommage à ce grand écrivain qui nous a quitté le 16 Avril 2020 des suites du Coronavirus. Il nous a laissé ce texte intitulé « L’oasis asséché » juste après la déclaration du président Sebastián Piñera.

Début octobre 2019, une explosion sociale de grande ampleur a eu lieu au Chili. La répression, pratique morbide habituelle dans ce pays, a fait en Novembre plus de vingt morts, des centaines de mutilés, des milliers de blessés, un nombre indéterminé de détenus, des actes de torture, des agressions sexuelles et d’innombrables atrocités commises par la police et les forces armées. Juste avant ce basculement, le président chilien Sebastián Piñera s’était exprimé sur les convulsions qui balayaient le reste de la région.

Il avait alors présenté le Chili comme une « oasis » de paix et de tranquillité au milieu de la tempête. Voici le texte de Luis Sepúlveda suivi de sa biographie et son inévitable bibliographie :

Alan Mabden / Mardi 25 Mai

« L’Oasis asséché » par Luis Sepúlveda

Ce n’était pas la présence d’une eau particulièrement douce, ni de palmiers au feuillage exubérant, qui caractérisait cette « oasis », mais les barrières apparemment infranchissables qui la ceinturaient. Les Chiliens se trouvaient du bon côté de cette clôture, forgée dans un alliage singulier : économie néolibérale, absence de droits civils et répression. Les trois métaux les plus vils.
Jusqu’à ce que la foule noircisse les rues chiliennes ces dernières semaines, les économistes et les dirigeants politiques qui s’accrochent au credo «moins d’État, plus de liberté d’entreprendre » comme à une bouée expliquaient qu’un miracle s’était produit au Chili. Presque par génération spontanée. De ce miracle, ils lisaient la preuve irréfutable dans les chiffres de la croissance et dans des statistiques économiques applaudies par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.
Mais ce petit paradis austral n’existait pas pour l’ensemble de la population. Il ignorait tout de détails apparemment aussi subjectifs que le droit à un salaire juste, à des retraites décentes, à une éducation publique de qualité, à un système de santé digne de ce nom. Il ne s’intéressait guère au droit des citoyens à décider de leur sort, au lieu d’être relégués à la seule fonction de déglutir les chiffres macroéconomiques dont le pouvoir s’emploie à les gaver.
Le 11 septembre 1973, un coup d’État emportait la démocratie chilienne (1). Une dictature brutale s’installait à Santiago, où elle se maintiendrait pendant seize années. Non pour restaurer un ordre menacé, ou pour sauver la patrie de la menace communiste : le projet qui a motivé le coup d’État était de mettre en œuvre les préceptes des gourous du néolibéralisme, emmenés par Milton Friedman et l’école de Chicago. Il s’agissait d’instaurer un modèle économique d’un type nouveau, lequel engendrerait à son tour un nouveau type de société. Un monde contraint au silence, où la précarité serait la norme et l’absence de droits la règle. Un monde où les fusils se chargeraient d’assurer la paix sociale.
La dictature civico-militaire a atteint ses objectifs. Elle les a inscrits dans une Constitution dont le texte consacre le modèle économique instauré par la force et l’érige en définition du pays. Aucune autre nation latino-américaine ne s’est dotée d’une boussole aussi fidèlement alignée sur le bien-être d’une minorité, au mépris du reste de la population.
Avec le « retour de la démocratie », ou, pour mieux dire, la « transition chilienne vers la démocratie », à partir de 1990, les règles du jeu n’évoluent pas. La Constitution de la dictature est retouchée sans qu’on en modifie l’essentiel. Tous les gouvernements de centre gauche et de droite qui se succèdent s’emploient à maintenir le sacro-saint modèle économique, cependant que la précarité gangrène des pans de plus en plus vastes de la société.
Si, lors d’un repas, vous avez deux personnes et deux gâteaux, d’un point de vue statistique, la consommation est d’un gâteau par personne. Même si l’une des deux mange tout, sans rien laisser à l’autre. Voilà le tour de passe-passe qui permet au Chili de présenter son modèle comme une réussite : pas vraiment une dictature, pas vraiment une démocratie, il assure sa survie grâce à la répression et à la peur.
L’un des hommes les plus riches du monde, M. Julio Ponce Lerou, ancien gendre du dictateur Augusto Pinochet et héritier, par ordre du général, d’un empire économique bâti en dépouillant les Chiliens de ce qui leur appartenait, a versé d’immenses sommes d’argent à la majorité des sénateurs, des députés et des ministres afin qu’ils poursuivent servilement les privatisations. Lorsque la société l’a découvert, l’État a répondu en deux temps : il a suggéré que critiquer ces faits revenait à mettre fin au « miracle chilien » ; il a organisé la répression des manifestants.
Au Chili, l’eau appartient à une poignée de multinationales. Toute l’eau. Celle des rivières, des lacs, des glaciers. Lorsque des gens sont descendus dans la rue pour protester contre cette situation, l’État a engagé le seul dialogue qu’il tolère : celui qui répond aux revendications populaires par des coups de matraque.
Même chose lorsque la société s’est mobilisée pour défendre le patrimoine naturel menacé par les transnationales de la production d’électricité ; lorsque les lycéens ont exigé une éducation publique de qualité, libérée du monopole du marché ; ou lorsqu’une grande partie du pays a pris la défense du peuple mapuche, systématiquement opprimé. Chaque fois, l’État a eu la même réponse : réprimer et affirmer que les protestataires menaçaient le miracle économique chilien.
La paix de l’oasis chilienne n’a pas volé en éclats à cause d’une simple hausse du prix du ticket de métro à Santiago.
Elle a été rongée par les injustices commises au nom des statistiques macroéconomiques. Par l’insolence de ministres qui conseillent aux gens de se lever plus tôt pour économiser sur le coût des transports en commun (2) ; qui, face à la hausse du prix du pain, recommandent d’acheter des fleurs parce qu’elles, au moins, n’ont pas augmenté ; qui invitent à organiser des soirées bingo dans l’espoir de récolter des fonds pour réparer la toiture de ces écoles que la première ondée inonde.
La paix de l’oasis chilienne a volé en éclats parce qu’il n’y a rien de juste dans le fait de terminer ses études universitaires lesté d’un fardeau de dettes qu’il faudra quinze ou vingt ans pour rembourser.
La paix de l’oasis chilienne a volé en éclats parce que le système des retraites se trouve aux mains d’entreprises vampires, qui investissent les fonds qu’elles récoltent sur les marchés spéculatifs et font payer les pertes qu’elles enregistrent aux retraités, ces petites gens auxquels elles versent des pensions de misère, calculées sur la base d’une évaluation morbide du nombre d’années qu’il leur reste à vivre.
La paix de l’oasis chilienne a volé en éclats parce que, au moment de choisir la société qui gérera son compte de capitalisation pour la retraite, le travailleur, l’ouvrier, le petit patron doit avoir à l’esprit cette mise en garde des autorités :

« La plus grande partie de ta retraite dépendra de l’intelligence dont tu auras fait preuve en plaçant ton épargne sur les marchés financiers. »


La paix de l’oasis chilienne a volé en éclats parce qu’une majorité de gens ont commencé à dire « non » à la précarité et se sont lancés à la reconquête des droits qu’ils avaient perdus.
Il n’existe pas de rébellion plus juste et plus démocratique que celle qui secoue le Chili.
Les manifestants exigent une nouvelle Constitution, qui représente l’ensemble de la nation, dans toute sa diversité.
Ils exigent qu’on revienne sur la privatisation de l’eau et de la mer.
Ils exigent le droit d’exister, et d’être considérés comme les sujets actifs du développement du pays.
Ils exigent d’être traités comme des citoyens, pas comme la portion congrue d’un modèle économique condamné à l’échec par son inhumanité.

Il n’existe pas de rébellion plus juste et plus démocratique que celle qui secoue le Chili.
Et il n’existe pas de répression, si dure et criminelle soit-elle, qui puisse entraver un peuple qui se lève.

Luis Sepúlveda, Écrivain chilien. / décembre 2019

Biographie

Luis Sepúlveda est né en 1949 à Ovalle au Chili et est mort le 16 avril 2020 en Espagne du Covid-19. Militant communiste, il est emprisonné pendant plus de deux ans sous la dictature de Pinochet. Libéré en 1977 grâce à l’action d’Amnesty International, commence alors pour lui une période de voyages en Amérique latine, en Equateur, Colombie et au Pérou où il fonde des troupes de théâtre. Il s’engage également dans la défense des communautés indiennes. A partir de 1982, Luis Sepúlveda s’installe en Europe où il collabore à différents journaux, d’abord en Allemagne et en France avant de poser ses valises en Espagne, dans les Asturies, en 1996. Dans les années 1980, il s’est également engagé auprès de Greenpeace.

Il s’était installé vers la fin de sa vie à Gijón en Espagne, non loin de la capitale provinciale, sur les conseils de l’écrivain Paco Ignacio Taibo, natif du lieu, qui savait qu’il aimerait les traditions de lutte de cette région du nord de l’Espagne. C’est là qu’il a fini sa vie, victime du coronavirus, après une longue lutte contre la maladie, dont il avait été un des premiers cas diagnostiqués. Il était âgé de 70 ans.

Bibliographie

Son premier roman traduit en français et paru en 1992, Le Vieux qui lisait des romans d’amour connaît un succès mondial. Parmi ses autres oeuvres, on peut citer Rendez-vous d’amour dans un pays en guerre (1997), Les Roses d’Atacama (2001) ou encore La fin de l’histoire (2016). Luis Sepulveda publie aussi pour la jeunesse comme son Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996) et aussi Histoire d’un chien Mapuche (2016).

Dernier ouvrage paru en français : Histoire d’une baleine blanche, Métailié, Paris, 2019.(1)

2 commentaires

  1. Cher Alan, ton post est un vrai trésor.
    Comme tu ne le sais sûrement pas, j’ai moi aussi une affection particulière pour les peuples sud-américain, car j’ai eu la chance de grandir dans une ville cosmopolite dans laquelle ces communautés étaient largement représentées.
    Peut être connais-tu ce groupe péruvien « Laguna Paï » et ces superbes messages d’espoirs tout en douceurs et sur un air bien roots. Ici « Entre sueños » https://www.youtube.com/watch?v=GeXI56EUOxU , une de leur nouvelle perle. Je t’invite à découvrir leur superbe répertoire, et qui sait, peut être une idée pour un prochain article.

    Bravo pour ton travail et tes engagements
    Ben

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Ben. Je suis de près ce qui se passe au Chili. En Amérique latine, ces peuples sont victimes depuis longtemps des multiples colonisations. Il y a un cas d’école dans ce qui se passe au Chili et la nouveauté est l’implication des femmes. Je crois que le monde est malade du machisme, de ces guignols avec des petites épaulettes;).

      Je vais aller écouter ce groupe péruvien et je te fais un retour.

      Mon engagement ne fait que commencer;)

      Bonne nuit Ben

      Aimé par 1 personne

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