Série « Spirit & le fugitif » / Carte postale confinement / Episode 7 / Echanges secrets à Stér-Ouen / De Donnant à Sauzon / Belle île / Par Alan Mabden

Plage du Donnant : Vue lointaine

Nous quittons la plage de Port Donnant, soleil levant. Alexandra m’accompagne ce matin là sur « Spirit ». Elle doit se rendre à Sauzon pour une « mission ». Ne pas poser de questions, juste l’accompagner. Alejandra est son vrai prénom. D’origine chilienne, sa famille a connu les horreurs de la dictature sous Pinochet dans les années 70 et n’en s’est jamais vraiment remise. C’est pour elle comme une mémoire de sang indélébile dans un tatouage gravé en profondeur. Bien qu’elle n’ai pas vécu, du fait de sa jeunesse en ce temps, cette période trouble de l’histoire, les faits racontés par ses proches et les nombreux témoignages l’ont heurté et fait couler dans ses veines une lave rouge vermillon qui réveille son volcan dès que des hommes tentent de glisser leur pouvoir vers le pays de la domination.

Rentrer dans un stade au Chili reste toujours pour elle une épreuve comme si elle avait vécu les tortures dans sa chair. Depuis son adolescence, elle consacrait sa vie à la défense des droits de l’homme et participait à des actions concrètes dans la plus grande discrétion. Le silence était sa marque de fabrique. Son humanité s’exprimait dans un regard fait, à la fois, d’amour inconditionnel et de détermination. Une femme droite, rigoureuse mais aussi d’une débordante gentillesse dont il ne fallait surtout pas abuser. Certains la trouvait froide, surtout les hommes trop sûr d’eux. Les machistes et conquistadors pouvaient passer leur chemin avec leurs faux semblants. Avec elle le scanner était vite fait… Elle écoutait beaucoup. Sa grande force était de parler peu pour être à son tour mieux entendue. Quand elle avait la parole, le silence régnait naturellement, car elle était juste, précise, centrée et d’une authentique et apaisante bienveillance.

Elle connaissais très bien la voile pour l’avoir pratiqué avec son père en Patagonie chilienne, dont la côte s’étendait sur un immense littoral difficile à explorer, fait de fjords, de canaux, d’îles, de vents violents et de tempêtes intenses dans une région mal cartographiée. Chaque voyage là-bas était une véritable expédition riche en découvertes.

Côte patagonienne

Naviguer avec elle est un véritable régal, les manœuvres simples, nos gestes précis effectués dans une limpide harmonie. Nous décidons d’une pause à Stér-Ouen, dans cette ria de Belle île qu’elle aime particulièrement. Les rochers découpés lui rappellent étrangement la cote patagonienne. Nous sommes seuls dans cette crique encaissée, à l’abri des vents. Elle sort de son sac le tarditionnel petit déjeuner du marin, un saucisson « pigraï » et une surprise,… une bouteille de vin chilien avec cépage Carménére! Elle sait que j’adore ce type de vigne qui figure dans mon top cinq. Bien que souvent dans la maîtrise, elle sait aussi prendre du bon temps, profiter et savourer de bonnes nourritures terrestres. Un lâcher prise en pleine conscience mais sans théorisations.

Ria de Stér-Ouen / Belle île


Elle se confie peu, uniquement à des gens en qui elle a une grande confiance. La connaissant depuis quelques années, j’ai le privilège de quelques confidences. Elle sait que je suis un inviolable coffre fort à secrets. Cette règle est absolue pour moi. La vie privée le reste et ce qui est dit entre deux personnes, surtout quand il touche l’intime, ne sort pas de ma bouche.

Le ciel est exceptionnellement bleu en ce fin Novembre. Être là en ce lieu magique est un véritable un cadeau offert à nos yeux par une nature exceptionnelle.

Alejandra descend dans le carré et revient vers moi avec un long tube.
Posément, face à moi dans le cockpit, très centrée, elle me fixe de la profondeur de ses yeux, véritables aimants noirs me demandant une attention toute particulière.
« Ce que je vais te montrer est confidentiel. Tu dois garder cela pour toi impérativement. Je vais te parler de ma mission si tu me jures sur la tête de « Spirit » que tu ne le diras à personne. A personne, tu entends! C’est d’accord ?» dis t’elle avec un sourire ferme.
« C’est OK pour moi »
Elle me présente un bâton de marche en bois sculpté nourri d’inscriptions. Je l’observe avec minutie. Il y a sur cet objet magnifique une succession de micros-dessins, de lettres, de symboles divers pyrogravés dans la matière.
« Ce bâton contient un plan, un plan de résistance »
« Un plan de résistance ? »
« Tous ces symboles sont issus d’un langage élaboré avec soin par une organisation mondiale secrète ». Elle continua « Si ce bâton est pris ou volé, c’est une perte regrettable mais pour le déchiffrer il faut avoir des clefs multiples que seule une dizaine de personnes dans le monde, triées sur le volet pour leur implication et leur intégrité, connaissent « 
« Qu’est ce qui se prépare? »
« Ça, je ne peux pas t’en parler pour le moment mais l’objectif est de permettre la mise en place non violente d’une véritable gouvernance citoyenne au niveau mondial. Pour le faire, il faut rentrer par des portes dérobées dans des mondes inaccessibles et transmettre, par des moyens non numériques, des informations capitales que seuls les gouvernants et leurs services spéciaux connaissent. »
« Que vas tu en faire? »
« Tu le remettra, si tu es d’accord, à quelqu’un que je connais en arrivant à Sauzon »
« Je ne cours aucun danger? »
« A part te prendre un coup de bâton sur la tête par moi, j’vois pas, » dis t’elle en éclatant de rire.
« Ça m’excite ton truc. J’ai l’impression de faire le James Bond. D’accord, je passerai cet objet. Mais pourquoi moi et pas toi ou quelqu’un d’autre? »
« Prends ça comme une marque d’extrême confiance et puis je te prépare une belle surprise…
Je te confie aussi cet objet hautement symbolique pour nous. Il s’agit d’une étoile de mer. Quand tu la sortira de ta poche, la personne viendra vers toi sans un mot et la saisira dans sa main. Il faudra suivre cette personne dans un endroit isolé choisi par elle et lui remettre le bâton discrètement»…

Nous quittons Ster-Ouen et reprenons le large. En contournant la pointe des poulains, nous saluons l’âme bien présente de Sarah Bernhart (*) assise face à la mer dans son fauteuil de pierre. Après quelques virements de bord sous un ciel d’azur, c’est avec une immense joie intérieure d’apercevoir le phare de mon port préféré. Sauzon nous ouvre les bras…

©Alan Mabden, Dimanche 29 Novembre 2020 / Tous droits réservés / Pigrai Flair-La culture a du sens

P.S : (*) Un article sur Sarah Bernhart est en préparation

11 commentaires

  1. J’ai pas marché, j’ai couru…
    Non mais ton Alejandra pour elle existe, tu es doué Alan !
    Ton histoire est belle à mourir parce qu’en très peu de temps, en très peu de mots tu nous fais voyager dans la vie de cette femme, tu nous fait revivre un pan de l’histoire de ce pays torturé, tu nous fait vivre la joie simple et le bonheur immense d’une amitié sincère, solide et vibrante…
    Franchement tu as vraiment un style unique, beaucoup d’humanité, une grande tendresse pour les êtres humains, c’est palpable, et puis le coup de « je le jure sur la tête de Spirit!!! »
    Tu le fait exprès? mais c’est un coup de génie, tout prend corps et chair, c’est émouvant, c’est ta force et c’est ta « putain » de marque de fabrique (ce soir je mets les gros mots, je suis fatiguée 😉 )
    Et puis J’ajoute à mon 20/20 « 2 » points de plus pour les imagess omptueuses, mais que c’est beau ton pays, ne le quitte jamais, il te va si bien …
    Bien fort
    Corinne

    Aimé par 1 personne

    1. J’ai été ému en lisant ton putain de commentaire 😉. Merci infiniment pour ce que tu m’écris. Cela va au delà du compliment. Ça me touche vraiment. L’humanité est ce qui m’habite. J’aime le monde, la vie. Je ne fais pas exprès. Je laisse les mots venir. Cela vient comme ça. Mes personnages se créent au fur et à mesure que j’écris. Ils naissent dans des putains de mémoires que je ne maîtrise pas. L’écriture me guide vers des routes que je ne connais pas. Je la laisse faire 😉
      Bien fortoo
      Alan

      Aimé par 1 personne

  2. Salut Alan,
    je viens de lire ta dernière carte postale. Quelle belle inspiration tu as.
    Comme Corinne, je suis très admiratif, ton style d’écriture est réellement unique. Tes récits savent nous captiver, et on se laisse agréablement prendre dans l’intrigue. Les personnages que tu imagines sont attachants, celui d’Alejandra est très bien trouvé, et tu as réussi avec succès à lui donner une âme. Les photos qui illustrent ton récit sont magnifiques, et nous mettent bien dans l’ambiance de cette histoire.
    On attend avec impatience la suite de cette série (presque culte).

    Bien à toi

    Ben

    Aimé par 1 personne

    1. Merci très fort Ben. Tu me mets la pression pour la suite! 😉. C’est la carte postale au musée de Corinne que j’ai trouvée drôle qui m’a donné envie de faire une visite virtuelle des îles que j’aime. Mais jo est arrivé et puis maintenant Alejandra et puis il y a Spirit qui veut toujours sortir en mer! Bref, je suis plus maître à bord. Je suis obligé de les suivre …
      A suivre
      A toi
      Alan

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  3. Bonsoir Alan,
    Bravo, tu arrives à te renouveler de façon intelligente, ces cartes postales deviennent de véritables histoires attractives !
    J’ai particulièrement aimé lire la tournure que prend ton récit avec le personnage d’Alexandra. (Un personnage fort et ô combien charismatique !) 🙂
    J’ai beaucoup de retard dans mes lectures, (ma vie familiale confinée est assez chronophage…) mais je reviens bientôt poursuivre ma balade chez toi.
    A bientôt Alan

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Laurence d’avoir prîs un peu de ton temps précieux pour me lire et ajouter ce commentaire. Les personnages ça embarque (avec jeu de mots😉). Oui Alejandra m’inspire. Jo aussi. N’hésite pas (si Tu en as le temps) à me donner des conseils ou des suggestions au sujet des personnages ou de l’histoire ou me signaler des petites erreurs de narration car tu es très expérimentée et douée pour l’écriture et nous émouvoir avec tes personnages. Mais t’inquiètes. Une vie familiale n’est pas simple à gérer, particulièrement en ce moment et cette vie dite moderne nous dévore notre temps si précieux. Et puis c’est Noël bientôt. Alors profite! Au plaisir d’echanger à nouveau et de te lire, Laurence.

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