Poésie / Aimé Césaire / L’émoi profond

Essayiste, Écrivain, Dramaturge, Biographe, Homme politique, Poète, Chantre de la négritude, Pamphlétaire redouté et Tribun hors pair, Aimé Césaire est à l’image de son œuvre, Polymorphe. Homme de lettres et de combat, il n’a jamais cessé de lutter contre l’injustice et le racisme tandis sa poésie redonnait au Monde noir sa fierté bafouée. Ce qui puissant chez Césaire comme chez Rainer Maria Rilke, c’est justement que leur poésie est viscérale et vitale, comme le sang qui coule dans leurs veines. C’est pour Césaire une raison d’être, une expression de son moi profond, de son émoi profond. Lire Aimé Césaire ne laisse pas indifférent. Sa poésie se fait combat contre la docilité du monde pour orchestrer un théâtre qui entremêle violence et beauté. En ce qui me concerne, bien que blanc de peau, comme dirait Nougaro, j’ai cette vibration dans mes veines (voir ma toute première « Noir et Blanc »).

Je suis subjugué par la puissance des mots de cet homme, par sa volonté de retrouver un état premier, non domestiqué par la langue normative. Ici la langue française est au zénith, magnifique, électrique, vivante et non docile. Son œuvre est majeure et mérite mieux qu’une plaque au panthéon. Son immense qualité impose à la génération actuelle de la lire. C’est une poésie qui inscrit la différence comme un droit fondamental.

Alan Mabden / Dimanche 30 Mai 2021

« Je ne cesse d’écrire des poèmes, sans toujours les publier. La poésie est ma raison d’être, mon exutoire, ma bouée de sauvetage. C’est par la poésie que s’exprime mon moi profond, que s’affirme mon être […] Pour le reste, je me prête à la gesticulation sociale […] »

« Aimé Césaire, nègre rebelle » (entretien avec Philippe Decraene], Le Monde, 6 décembre 1981)

« Des mots ? quand nous manions des quartiers de monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous forçons de fumantes portes, des mots, ah oui, des mots ! mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes et des laves et des feux de brousse, et des flambées de chair, et des flambées de villes… »

Aimé Césaire / CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL
https://youtu.be/wWjDNB8yKas

Blanc à remplir sur la carte voyageuse du pollen

N’y eût-il dans le désert qu’une seule goutte d’eau qui rêve tout bas, dans le désert n’y eût-il qu’une graine volante qui rêve tout haut, c’est assez, rouillure des armes, fissure des pierres, vrac des ténèbres désert, désert, j’endure ton défi blanc à remplir sur la carte voyageuse du pollen.

Ferrements, Blanc à remplir sur la carte voyageuse du pollen / Aimé Césaire

« J’ai toujours voulu, même en écrivant en français qui est une langue qui est très belle, et que j’aime passionnément -un magnifique instrument- j’ai toujours voulu plier cette langue et la contraindre à exprimer ma personnalité. Au fond qu’est-ce qu’on fait tous les grands poètes français depuis Rimbaud ? Ils ont refait la langue pour l’accommoder à leur sensibilité personnelle.« 

Aimé Césaire

La pierre qui s’émiette en mottes

le désert qui se blute en blé

le jour qui s’épelle en oiseaux

le forçat l’esclave le paria

la stature épanouie harmonique

la nuit fécondée la fin de la faim

du crachat sur la face

et cette histoire parmi laquelle je marche mieux que

durant le jour

la nuit en feu la nuit déliée le songe forcé

le feu qui de l’eau nous redonne

l’horizon outrageux bien sûr

un enfant entrouvrira la porte…

Ferrements, En vérité… / Aimé Césaire

Calendrier lagunaire

La poésie de Césaire tend à demeurer dans une langue où le moi démultiplie son existence. Ses poèmes sont donc une réécriture d’un calendrier des origines, un calendrier poétique où le verbe ressuscite des histoires et des vies passées.

Aimé CÉSAIRE Recueil : « Moi, laminaire »

J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cent ans
j’habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
j’habite du basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la valleuse à toute allure
et brûle toutes les mosquées
je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
-c’est bien pire qu’un enfer-
j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie

tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre pour poussières
de mondes égarés
ayant crachés volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées

ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué-la louve de ces nuages-
j’habite l’auréole des cétacés
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poulpes
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

frères n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute
ou me déployant en porona
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant

la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots.

Biographie

« Je suis de la race de ceux qu’on opprime »

Aimé Césaire faisait partie, d’une famille de sept enfants ; son père était fonctionnaire et sa mère couturière. Son grand-père fut le premier enseignant noir en Martinique et sa grand-mère, contrairement à beaucoup de femmes de sa génération, savait lire et écrire ; elle enseigna très tôt à ses petits-enfants la lecture et l’écriture. De 1919 à 1924, Aimé Césaire fréquente l’école primaire de Basse-Pointe, dont son père est contrôleur des contributions, puis obtient une bourse pour le lycée Victor Schoelcher à Fort-de-France. En septembre 1931, il arrive à Paris en tant que boursier pour entrer en classe d’hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand où, dès le premier jour, il rencontre Léopold Sédar Senghor, avec qui il noue une amitié qui durera jusqu’à la mort de ce dernier.

Sa rencontre avec Léopold Sédar Senghor est déterminente. Il participe à la création de la revue « Légitime Défense » avec des étudiants antillais, qui publiera ses premiers écrits et ceux de Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. Avec eux et avec Suzanne Roussy, écrivaine martiniquaise qui allait devenir sa femme, est créé « L’Étudiant noir »;

En réaction à l’oppression culturelle du système colonialiste français, Aimé Césaire commence à écrire en 1936 et forge le concept de « négritude« . Il veut lutter contre la tentative d’assimilation culturelle de la France et promouvoir la culture africaine victime du racisme engendré par le colonialisme. Sa vision est celle d’un humaniste actif et concret qui défend tous les opprimés de la Terre. 

Biographie complète sur https://www.lapoesie.org/biographies/aime-cesaire/

5 commentaires

  1. Un homme que j’admire totalement. Une œuvre racine qui a donné de fortes et belles ramifications avec Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Édouard Glissant et bien d’autres. Merci Alan pour cette chronique. Bonne journée.

    Aimé par 1 personne

  2. Salut Alan, merci pour cette belle présentation. C’est effectivement une personnalité exceptionnelle, comme beaucoup de monde, j’admire son talent, et sa belle détermination dans les causes qu’il s’est acharné à défendre.
    Bien à toi

    Ben

    Aimé par 1 personne

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