Dans ma bulle / Alan Mabden

Ce matin là, j’étais dans ma bulle, sorte de funambule en équilibre sur l’habitude. La vision et la pensée embrumées, écoutant pour ne pas sombrer une belle musique en place des actualités. La pluie faisait résonner mon espace. Je me sentais en sécurité dans mon véhicule transparent à l’abri du froid du dehors. Je regardais à travers la buée les autres vaisseaux ronds identiques au mien qui se dirigeaient vers le matin. Je devinais ces gens seuls écoutant la radio, la tête dans le coton, les yeux rivés sur leur écran, en mode automatique.
Ce matin là ne fut pas comme les autres. Il y eut une lumière chaude et claire qui éclaira le ciel. Les bulles se mirent à monter comme guidées par un appel. De cette hauteur, nos villes englouties devenaient de plus en plus petites dans la grisaille. Nous naviguions dans les nuages sans aucune appréhension, dans une atmosphère paisible. Il régnait là une ambiance chaude et humide faite d’eau et de sel.
Il se produisit un phénomène étrange. Nos bulles, dans une lueur arc en ciel, se rapprochèrent lentement les unes des autres, puis se touchant, se mirent à se fondre ensemble, dans une sorte de crépitement. Ce fut bouleversant de douceur. Une transition lente, sans à coup. Nous étions à la fois surpris et sereins, débordant de sourires et de bienveillance, dans un naturel totalement éloigné des artifices que nous avions oublié. Il n’y avait plus de différences, de compétition, de combat. Les concepts, les religions, les nations, la notion de territoire, de propriété, d’argent avaient disparu. Tout n’était plus qu’échanges, coopération avec un esprit positif et constructif. Chaque individu avait son importance et chacun était conscient, bienveillant envers la communauté, agissant pour le bien-être de tous. Nous ne faisions plus qu’un, un seul groupe d’humains vivant dans la même boule bleue comme l’azur, admirant le coucher de soleil qui se reflétait sur notre enveloppe protectrice avec de magnifiques reflets dorés. Puis la nuit vint. Éclairés par la seule lumière de la lune, dans un silence enveloppant et apaisant, notre belle communauté humaine s’endormit.
Puis soudain, vers les 6 heures du matin, un bruit retentit. D’abord sourd et faible, il s’amplifia, devenant envahissant. Ma tête et mes yeux encore pris par un lourd sommeil essayaient de diriger ma main pour me protéger d‘une lumière bleue, clignotante et agressive. Je cru dans un premier temps à une attaque imminente d’un vaisseau extra-terrestre venu des profondeurs de la nuit mais en me rapprochant de la source qui émettait cette lumière et ce son très désagréable, je compris que mon portable m’avait sorti de la belle bulle que j’avais rejoint le temps d’un rêve, d’un véritable enchantement .
Une fois l’objet éteint, je me suis assis dans mon lit, le dos calé contre mes deux oreillers. D’abord déçu, frustré d’avoir quitté cet univers, je souris en repensant à ce que j’avais vécu. C’était fantastique, irréel et pourtant si vrai ! Mes yeux brillaient, éclairés par cette belle lumière du matin. Je me mis à pleurer profondément. Ce n’était pas de la tristesse, plutôt un mélange de mélancolie et de bonheur vaporeux.
Je disposais au sol deux coussins. Un grand sur lequel je me mis en tailleur et un petit pour caler mon dos que je relevais dans une belle posture, droite mais détendue. Le soleil naissant éclairait mes yeux, m’hypnotisant de la douceur de ses rayons. Respirant lentement et régulièrement, je me centrais petit à petit sur la journée qui naissait et sur ce que j’allais en faire. La, de nouveau, je rentrais dans ma bulle, plein de compassion envers moi-même, me pardonnant mes erreurs, mes errances, encourageant mes projets, mes réalisations en cours, puis le cercle autour de moi se mit à s’élargir, laissant la lumière de l’amour pour mes proches y entrer. Puis, je me mis à penser plus large, plein de bienveillance envers les voisins, mes amis, mes collègues de travail. Plus j’avançais dans ma méditation, plus mon cercle d’amour s’élargissait, plus je m’allégeais. Je visionnais maintenant ma ville et tous les gens qui y habitaient. Je leur envoyais de belles intentions, des pensées positives. De plus en plus centré et détendu à la fois, je devenais léger, le cœur apaisé, ma respiration calme et régulière me servant de guide. Mon amour s’était étendu à l’ensemble des habitants de cette planète, notre belle bulle bleue. Je leur souhaitais ce que j’avais vécu dans mon rêve, intensément.
Puis lentement, je quittais mon coussin. Le soleil s’était élevé. Une belle chaleur douce m’enveloppait. Je partais travailler, l’âme sereine, entouré par un cercle de bienveillance, de sourires, de compassion qui me protégeait et me portait, me transportait. J’irradiais de mon bonheur intérieur. Je croisais certaines personnes qui me souriaient.
Dans le train bondé, un regard m’attira particulièrement. Une femme me regardait depuis quelque temps avec une infinie tendresse. Pas fixement. Ce n’était pas de l’accroche malsaine. Elle était elle aussi portée et irradiais. A la station suivante, une foule entra dans le wagon comme une vague déferlante. Ce mouvement brutal diminua notre espace vital. Nos bulles s’étaient rapprochées. Nous ne nous lâchions plus des yeux, sans aucune gêne, comme si cela était évident. Elle fouilla dans son sac, en sorti un joli porte carte puis, au moment où le train ralentit, me regarda intensément. Ses yeux avaient une force magnétique, une douceur hypnotique. Ma bulle fondait. Je rentrais dans son monde de lumière. Elle me pris délicatement la main et me déposa un baiser léger comme un papillon, me glissa sa carte dans la main, prenant soin de la refermer avec cette intention délicate et déterminée à la fois. La porte du train s’ouvrit. Elle sorti sans me quitter des yeux et juste avant la fermeture, postée droite dans l’ouverture, lança un dernier sourire éclatant de vérité et de tendresse en me faisant avec ses doigts le signe de la rappeler.
Le train reparti lentement. Le temps s’était transformé. Le mouvement de la vie s’était ralenti, quasi figé. Son regard avait créé un nouvel espace temps. Je me sentais si bien que le monde autour de moi me semblait irréel, sorti d’un film de science-fiction. Mon train approchait du terminus de la gare. Mon cœur palpitait, cognait, gonflé par un sang rouge et vif, plein de vie.
Sorti dehors, je remerciais le ciel, infiniment. Puis je regardais longtemps la carte du cœur que m’avais donné cette femme, comme un message d’espoir, une main tendue vers la route du bonheur. Je l’appellerai ce soir après ma journée. Je me glissais dans cette délicieuse attente et ma bulle m’emporta à la vitesse de la lumière dans un voyage vers l’infini.
©Alan Mabden / Tous droits réservés / Dimanche 16 Février 2020

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