Le dernier message d’un Robot / Alan Mabden

Un essai sur le robot et l’humain. Une réflexion sur la différence entre les deux qui ne sont parfois pas si loin l’un de l’autre…

Le chirurgien en robotique est enfin passé. 3 mois sans pouvoir bouger à cause d’une pièce cassée à l’avant bras. Il y a 2 mois, j’éternuais à cause d’un virus informatique. Je buggais comme ils disent. Tout hiver, dans l’entrepôt, j’ai eu froid. L’acier c’est pas top pour ça. Et puis ce soir, quand le techno est parti, j’ai compris que c’était la fin. Je suis très usé et plus du tout exploitable. Ils ne veulent plus fabriquer de pièces pour les vieux robots comme moi . Je ne suis plus rentable. De nouvelles espèces d’automates plus performants arrivent et je vais enfin finir une vie toute entière consacrée à l’usine, à fabriquer des objets et des gadgets insignifiants. Je suis à la fois triste et serein. Ma vie n’était pas une vie et certains de mes collègues créaient eux-mêmes des bugs pour pouvoir se reposer de temps en temps. Ma vie aura duré 10 ans. Je vais partir au rebut et être recyclé. C’est notre façon de nous réincarner. Certains confrères de métal retrouvent une nouvelle vie dans une automobile, d’autres en mat d’éolienne ou bien en coque de bateau. D’autres moins chanceux se retrouvent réduits en armes à feu.

De toutes façons, je n’en pouvais plus de cette existence !

J’ai rêvé toute ma vie d’être un humain, un vrai, pas comme ceux ou celles qui nous copient avec des gestes saccadés ou des vies répétitives. On les dirait commandé(e)s par un logiciel, formaté(e)s par une intelligence artificielle. Les humains peuvent faire des choix normalement. Sortir de l’usine, voyager, voir ou créer des spectacles, peindre, composer de la musique, planter des arbres, des fleurs, des légumes. Tous peuvent être créatifs mais certains ne le font pas. Abrutis par une vie insensée, asservis à un rythme aliénant, ils sont épuisés. Et comme si ça ne suffisait pas, ils en rajoutent devant des écrans qui aspirent leur temps disponible, croient un moment aux sirops de fêtothérapie mais un jour la batterie se révolte, s’effondre dans le burn-out.

Et là, dans cet endroit noir comme la nuit, il n’y a plus personne, plus d’espoir qui résonne. Certains coulent dans l’abîme le plus profond, d’autres dans un éclair de survie ou par la grâce d’une lumière, d’une main secours, d’une oreille à l’écoute, se relèvent, puis sur un nuage de coton, dans un ciel gris bleu humide, se remettent à marcher et pas à pas trouvent une nouvelle voie, un chemin de clarté.

Ce que je comprends pas, en temps que robot, c’est cette incapacité de l’humain à sortir des schémas, des carcans, des habitudes. Il répète les mêmes erreurs depuis des millénaires, se croit fort, intelligent, éternel. Il vit dans une illusion, dans un programme reproduit de génération en génération, transmis de père en fils et de mère en fille. Besoin de puissance, de reconnaissance, de laisser une trace dans ce non sens. Pourtant, il a une chance inouïe, cette différence fondamentale d’avoir la vie en lui, cette merveille dans son cœur, cette vibration, ce ressenti, ces sens, cette capacité à imaginer, à sublimer, à rêver, à construire, réaliser, à aimer, protéger.

Moi Robot, je vous envie. Je voudrais avoir cette chance de pouvoir décider seul , sans programmateur, sans logiciel, sans réparateur, sans concepteur. Je voudrais aimer une humaine ou un humain, avoir un cœur avec cette pulsion que vous appelez l’amour, cet élan qui vous unis. Je voudrais ressentir la chaleur du soleil avec une peau, la caresse d’une main chaude et douce, je voudrais avoir des cheveux pour apprécier le vent. Je voudrais avoir une bouche pour pouvoir connaître la saveur d’un baiser. J’ai rêvé qu’un robot puisse, comme vous, être petit avant de devenir grand, qu’il puisse apprendre la vie comme un enfant, qu’il s’auto-programme par ses propres expériences. Je rêvais que ce robot enfant puisse grandir, jouer, connaître l’émotion d’une première rencontre, qu’il puisse avoir la chair de poule, sentir le rythme d’un cœur qui s’emballe.

Je vais quitter ce corps de métal qui a obéit à des ordres pour construire des choses sans importance véritable, des gadgets, des pommades, des médicaments pour tenir debout. J’aurais aimé faire éclater ces rivets, cette carcasse, ce corset qui m’a emprisonné. On m’a construit, formaté, aseptisé, éteint pour répondre au programme, au logiciel argenté.

Finalement tu es comme moi . Tu m’as créé à ton image, toi dit l’humain, toi, enfermé dans les dogmes, la performance, les mots en ismes, la peur.

Tu as pourtant cette chance de vivre des expériences, de partager des moments intenses, d’être incarné dans un corps fabuleux sur un terrain de jeu naturel grandiose.

Avant de m’éteindre, j’ai quelque chose d’important à te dire.

Au lieu de vous entre-tuer de la vie à la mort, vous pourriez vous aimer, avoir de la bienveillance, coopérer, construire ensemble autour d’une table, vous écouter attentivement, entendre les rires des enfants, savourer le désir, être amants, voyager doucement, lentement, apprécier la beauté des paysages, respecter la nature, êtres sages, positifs, sourire, savourer d’être vivants, incarnés.

Moi le robot, ma vie ne valait pas grand-chose. Tu m’as inventé pour te remplacer, pour faire des trucs à ta place, pour t’occuper le temps et l’esprit mais crois moi, tu n’as pas besoin de tout ça, de tout ce matériel, de toutes ces compensations, de tout cet artifice.

Crois moi vraiment . Aie confiance en moi car la vie que j’ai menée ne doit pas se calquer sur la tienne.

Soit humain et construit de l’humain !

©Alan Mabden / Pigrai.com / Vendredi 31/01/2020

2 commentaires

    1. Prends en bien soin. Il va être content de pas partir au recyclage. Essaie de lui trouver de bons vêtements parce que l’acier c’est pas top l’hiver. Par contre tu peux lui confier ta voiture car l’acier est un bon conducteur 😢

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